Souvenir du 2 mai 1945

3 mai, 2015 dans Guerre 39-45, Histoire, Résistants

En cette année de commémoration de la libération des camps de concentration, nous souhaitions publier cette lettre touchante…

Le 2 mai 1945, Monique – alors âgée de 11 ans – retrouvait son père, Victrice Lemoine, rapatrié de Buchenwald. Le lendemain 3 mai, elle « jetait » sur le papier, pour une composition scolaire, ce texte fort en émotion !


Un moment inoubliable de ma vie.

Mon institutrice avait remarqué mon excitation et à la récréation, elle m’appela. Moi d’ordinaire si calme, je ne faisais attention à rien.

Quelle en était la raison ?

Je le dis bien vite. Maman avait reçu la veille un télégramme qui venait de la Moselle, annonçait le retour prochain de Papa.

Après 26 mois passés dans l’enfer de Buchenwald, mon cher Papa allait enfin retrouver ia douceur d’un foyer retrouvé. Mon attente était vive et mon impatience immense, c’était le jour même qu’il arriverait à la gare de Rouen. Il est 1 h 30, la rentrée estsifflée et personne n’est venu me chercher, qu’y a-t-il ? Je sens ma gorge se serrer j’ai envie de pleurer. Non ; il faut que je me retienne. Je vais entrer lorsque je vois apparaître mon frère ainé Pierre qui allait à l’école à Rouen, il avait été prévenu plus tôt que moi. Il était essouflé, je le regarde, incapable de faire un pas, l’émotion m’a coupé les jambes. Mes camarades me fixent étonnées, mon institutrice me dit « allons Monique ! du courage ! vas vite, ma petite fille ».

Comme une flèche, je m’élance, je passe devant mon frère ahuri, je cours, je voie, je sens Papa tout proche. li me semble que j’ai des ailes ! Pierre encore mal remis de son émotion me crie «Monique arrête». Je m’arrête rivée au trottoir, je suis partie comme une folle, y aurait-il eu un malheur ? l’émotion me retient, je murmure « Papa ». Pierre me fait un signe de tête et je repars. J’arrive sur le seuil. Impossible de faire un pas, je regarde bêtement la porte, une force inconnue m’empêche de l’ouvrir. Pierre m’a comprise, sans doute une émotion semblable l’a étreint et il me prend par le bras, ouvre résolument la porte et crie bien fort « voila Monique ».

Papa est là, devant moi, je me jette dans ses bras. Je me mets à sangloter, c’est plus fort que moi, je ne peux plus me contenir, Papa m’embrasse etje lui rends ses bâisers. Mes petits frères étonnés me regardent pleurer, ils sont surpris et ne me comprennent pas. Ils ne se rendent pas compte de ce qu’est pour moi, comme pour tout le monde la joie de retrouver un être cher entre tous. Je leur souhaite de ne jamais éprouver une telle joie, car avant de revoir quelqu’un que l’on chérit tendrement, il faut supporter un temps long ou court mais toujours pénible de la séparation.


Victrice Lemoine

Victrice Lemoine

Qui était Victrice Lemoine ?

Victrice Lemoine de par son métier de chaudronnier à la SNCF est tout naturellement entré dans la « Résistance-Fer ».

Arrêté le 3 mars 1943 à Déville lès Rouen, Victrice connut la Prison Bonne Nouvelle de Rouen du 3 au 24 mars, de durs interrogatoires, une attente angoissante au Palais de Justice, du 24 mars au 18 avril, tout au long de laquelle il pensait être libéré…, puis enfin la prison Bonne-Nouvelle du 18 avril au 7 mai. Transféré à Compiègne (du 7 mai au 15 septembre) il fut ensuite déporté à Buchenwald, dans l’un des premiers convois parti de France, celui des « 21 000 ». Dès la fin du premier hiver, Victrice participe à une organisation secrète de la résistance intérieure du camp…

Par son courage tranquille et sa confiance sans faille, il sut apporter à ses camarades une large part d’espoir dont la constance ne lui a jamais manqué. Il fut libéré le 11 avril 1945 et rapatrié le 2 mai 1945. Victrice Lemoine sera nommé Chevalier de la Légion d’Honneur.